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 Slapp Happy / Faust - l'Autre Canal, Nancy, 18 mai 2018

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Pierrou
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MessageSujet: Slapp Happy / Faust - l'Autre Canal, Nancy, 18 mai 2018   Dim 20 Mai 2018, 08:44

Il y a ces noms vaguement mythiques qui vous restent accrochés dans un coin de mémoire : Dagmar Krause, Guigou Chenevier... Le tag « fonctionnaire du ministère de la magie de Poudlard » s’active timidement, mais plus vraisemblablement, vous les aurez rencontrés sur des pochettes de de disques importants mais jamais écoutés, ou des tracts de concerts de Musique Action que vous avez laissés passer. Pourtant, allez à New York, allez chez Downtown Music Gallery, dites à Bruce Lee Gallanter, le taulier, que vous êtes français : il vous parlera de camembert, bien sûr – de camembert électrique – mais aussi et surtout d’Étron Fou Leloublan, le groupe dont Chenevier était le batteur dans les années 70-80. Dagmar Krause, pour sa part, se serait fait connaître comme chanteuse d’Henry Cow et Art Bears – galaxie Fred Frith, Chris Cutler (figures bien connues des habitués du CCAM), même Robert Wyatt a été dans le coup à un moment, il y a pire carte de visite. Slapp Happy, donc, avec 2 x 2 « p », puisque de slap, il ne sera jamais question ce soir : une chanteuse, un clavier, un guitariste, un batteur-explorateur, zéro bassiste. L’étude publiée par l’Académie Nationale des Sciences des Etats Unis qui montrait que sur une chanson, le son de la basse était ce qui comptait le plus pour capter l’auditeur et l'inciter à headbanger, on s’assoit dessus, ce rock-là est en opposition et veut toucher d’autres cordes sensibles. « Wooooow ! I’ve gotta let that monster out !!!………but I will not… », fait mine d’éructer l’excellent (au sens 90’s du terme) Peter Blagvad, avant de se lancer dans la énième ballade de la soirée (« on en a des millions comme ça »). Tout est soft, tout se ressemble un peu, même le clavier Anthony Moore en convient : « [c’est la même chanson] sauf que ce n’est pas une valse. Et elle est dans une autre tonalité ». Ces concerts où les petites blagues en franglais entre les chansons sont plus divertissantes et inspirées que les chansons elles-mêmes sont quand même rarement les meilleurs. S’il y a beaucoup de trous, c’est qu’il y a beaucoup de fromage, vieil adage, mais quand même, il y a vraiment beaucoup, beaucoup de trous dans la musique de Slapp Happy. Dans le son, clair – comme on le dirait d’un brouet – voire clairsemé, peinture à l’eau sonore dépourvue de consistance et sans relief rythmique, dans le jeu - on gratouille, on pianote, on tapote, on chantonne, dans le songwriting aussi, deux-trois accords épars, gentiment jazzy à l’occasion, comme si on avait piqué cinq secondes d’un morceau de Soft Machine pour en faire une chanson de cinq minutes, et puis voilà. Blagvad ou Moore nous annoncent un tango, une valse, etc., et la menace est aussitôt mise à exécution, un parfum de thé dansant, pas trop dansant. Au moment où on s’attend presque à ce qu'ils se mettent à siffloter, sur le refrain d’une pièce particulièrement indolente, ils vont plus loin que ça, et dégainent carrément un solo de kazoo (« on ira tous au paradis », ce style). Le texte de présentation évoquait aussi l’influence du « cabaret façon Kurt Weill » (je voudrais bien lire une fois dans ma vie le mot « cabaret » sans qu’il soit suivi immédiatement d’une référence à Kurt Weill – pour voir comment ça fait) et c’est effectivement un autre cliché dans lequel le groupe, notamment Krause, tombe parfois. Il y a un côté kitsch dont on n’arrive pas trop à savoir à quel point il est intentionnel, jusque dans la sonorité du synthé d’Anthony Moore, qui est du genre preset Yamaha DX7 de base. On est venu tranquillement s’encanailler avec du rock d’avant-garde d’il y a 45 ans, et au final ce qu'on entend c'est le fantôme de Michel Berger. Je sais bien qu’il y a un petit retour de hype sur Michel Berger (enfin il me semble qu’il y a un petit retour de hype sur Michel Berger) mais les tympans se moquent bien de la hype, quand on leur fait du mal, ils activent leurs réflexes de protection. Décevant et un peu déroutant, tout ça. Alors quand même, cette semaine, lorsque Glenn Branca est mort, son épouse, Reg Bloor, lui a rendu hommage en rappelant utilement que « sa production musicale [n']était [qu’]une petite partie des idées qu’il avait en un jour donné ». En suivant l’exemple de Bloor, dans ce « nouveau monde » ultralibéral et glacé, il est de notre devoir de refuser de circonscrire la valeur d’un être humain à la somme de ce qu’il aura été en mesure de produire, et ça vaut sans doute aussi ce soir pour les membres fort attachants de Slapp Happy. On sent bien que Krause, Moore et Blagvad transpirent l’art, l’humour et l’intelligence, la complicité aussi, on ne doute pas que leur vie est intense, belle et engagée. Et on ne demande qu’à s’ouvrir à leur « univers », à rentrer dans ces chansons lettrées sur Arthur Rimbaud ou Lord Byron. Malheureusement pour nous, aujourd'hui, on aura surtout passé du temps à attendre que le guitariste change d’accordage entre les morceaux, qui étaient pourtant d’une uniformité totale, ou que la chanteuse se souvienne à quel moment elle était censée commencer à chanter – et là encore on s’étonne un peu vu la simplicité et le classicisme des structures. Guigou Chenevier se démarque un peu, dans une tentative intéressante d’intégrer les gimmicks les plus rigolos de l’improvisation libre (lâcher de balles de ping-pong sur les tambours, solo de petit chien mécanique qui jappe et qui marche…) au « rock minimaliste » du trio originel, tout en maintenant un semblant de rythme, mais tel un attaquant de pointe esseulé, à qui les autres footballeurs ne passeraient jamais la balle, il n’a pas les moyens à lui seul de faire gagner son équipe.

Avec faUSt (ou Faust, si ça ne vous dérange pas trop), pas de problème de section rythmique en vue, puisque Jean-Hervé Péron et Zappi Diermaier, respectivement bassiste et batteur, sont désormais seuls aux commandes du groupe, et qu’ils semblent très en forme. Alors que la salle s’est presque vidée, entre les deux sets, et que les musiciens installent tout leur bazar, Péron demande s’il y aurait par hasard quelqu’un qui saurait tricoter dans les parages, et il se trouve que oui, il y a Claudine, et Claudine monte sur scène avec pour unique mission de tricoter en continu pendant tout le concert. Même en dernier, quand les musiciens mettront en marche la bétonnière (!) placée juste à côté d’elle, et qu’ils commenceront à y balancer n’importe quoi, Claudine continuera imperturbablement son ouvrage sans avoir l’air de louper une maille. Que l’on trouve plus facilement des mamies tricoteuses que des jeunes chébrans dans le public de Faust version 2018 n’a rien de très étonnant, mais bravo au groupe de l’avoir anticipé, et bravo à cette courageuse personne d’avoir su sortir de sa zone de confort pour s’improviser une place d’artiste invitée. Ce qu’il adviendra des quelques centimètres de tricot noir du soir est assez incertain, est-ce qu'il y a un plan, est-ce qu’à la fin de la tournée ça fera une belle écharpe, ou rien de spécial, ça n’a pas été précisé. Claudine tricote, donc, pendant que les autres jouent du cornet postal, de la disqueuse, du synthé ou de la vielle à roue, parce qu’il y a une beauté à venir chercher, dans le geste, et dans ce qu’il produit. Le dispositif est compliqué, mêlant instrumentation rock classique (Gibson, Fender, Moog…) ou plus déviante (cithare, trompette...), multimédia à la papa (ils faisaient semblant de ne pas savoir passer leurs vidéos en plein écran je suppose ?), et fournitures de chantier / chantier de fournitures diverses. Visuellement, les alignements de bouteilles de Butagaz, les plaques de tôle et le reste ressemblent à un gamelan installé chez Mad Max, voire chez son cousin français Diesel (starring Gérard Klein et Agnès Soral). La sono crache des chants grégoriens sortis de nulle part, et pourrait donc nous asséner en un clic n’importe quelle autre sorte de son, mais Faust met un point d’honneur à générer l’essentiel de son chaos à l’ancienne, à la main, avec des engins spectaculaires et encombrants dont la plupart ne serviront qu’une fois. L’énergie cinétique que le groupe dégage - sur le second morceau du soir, par exemple, quand tout le monde sur scène se retrouve à taper comme des sourds sur tous les trucs qui se présentent – aucun progiciel ne saurait la répliquer. Inévitablement, des problèmes techniques – pannes de micros, etc. – surgissent, qui se trouveront commentés, détournés, instantanément intégrés au spectacle - le merdier est le message. Au début du morceau « la Poulie », le joueur de hurdy gurdy semble bien galérer sur son instrument –c’est délicat une vielle à roue - ce qui amène Péron à lui prodiguer toutes sortes de conseils ésotériques, entre préceptes zen et tuto de bricolage cramé. Par magie, l’instrument se remet d’un coup à bourdonner et on se rend compte que les gars nous ont menés en bateau, qu'ils faisaient exprès, à la façon de Chevalier/Laspalès surjouant plaisamment un trou de mémoire pendant « le train pour Pau » alors qu’ils le récitent pour la dix-millième fois. Tout est (re)créé en fonction du lieu et de l’instant, jusqu’aux paroles en français qui ont l’air improvisées (allusions à l’actualité sociale récente), et pourtant tout est sous contrôle, je crois que Zappi et Péron savent très bien où ils nous emmènent, même lorsqu’ils sortent le petit outillage. Quoi de plus chaotique, et quoi de plus prévisible à la fois que la vibration d’une perceuse dans une plaque en bois ? Une fois admis le principe que tout son peut devenir musique, et toute parole faire poésie, on passe une heure et demie très fraîche et réjouissante. Ça claque, ça cherche, ça groove, dans une transe multistrates aux confins de la techno, mais qui ne ressemble qu’à Faust, groupe unique et indispensable, au poing levé depuis 1971. On rentre chez soi avec les oreilles qui bourdonnent, et un petit peu de l’énergie transmise par le groupe, et il ne tiendra qu’à nous d’essayer d’en faire quelque chose d’aussi positif que ce concert magistral !
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