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 Prince un soir à Anvers

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Narkotik



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Date d'inscription : 17/12/2007

MessageSujet: Prince un soir à Anvers   Sam 23 Fév 2008, 14:39

Ce soir-là, à Anvers, la rythmique tournait très-très bien. On a toujours du mal à dire pourquoi une rythmique tourne bien mais quand elle tourne bien, même en n'y connaissant rien, peut-être même surtout quand on n'y connaît rien, on l'entend, on le sent, les musiciens aussi le sentent, ils se regardent, ils ont le sourire qui leur mange toute la face – et Prince les gratifie d'œillades enamourées tandis que s'ils laissent passer un larsen involontaire, un seul, alors les amendes pleuvent comme de la grêle, c'est ça la vie de musicien de star, les très hauts sont très hauts et les très bas…

Dr. Fink aux claviers, avec sa blouse de toubib, son stéthoscope et son air toujours à côté de la plaque, Levi Seacer à la basse, avec ses doigts arachnéens à la main gauche et son slap impeccablement métronomique à la droite, Sheila E. à la batterie, masque de strige et seins moulés de près, à côté d'elle Eric et les deux cuivres, et un peu en retrait Boni Boyer aux claviers – ils jouent très très bien, ils sont vraiment ensemble, chaque accord est une pierre sculptée dans un bloc de glace, et le nabot cabot n'a plus qu'à se laisser aller et enfiler ses délires vocaux, gestuels, guitaristiques et sémantiques… Les autres sont très soudés, ils se regardent, se retiennent de rire par moments…

Tacata tacata tacata tacata Blang ! blang ! Tacata tacata Blang ! tacata tacata, ça va vite, ils ont pris "U got the look" sur un tempo un peu rapide par rapport au disque, du coup ça vire presque au Metal, Eric à la trompette et Atlanta vont devoir attaquer le thème à cette vitesse-là, un thème assez difficile à contourner, surtout à cette vitesse-là – comme la plupart des thèmes de Prince, on est bien d'accord.

Atlanta l'a beaucoup travaillé, c'est pas le thème qui l'inquiète, ni les autres, tous sont bien groupés et pourtant chacun bien conscient de ce qu'il fait et de son apport personnel au magma chaud bouillant qui sort des amplis. Dr. Fink joue comme Jerry Lee Lewis sans le vouloir mais il le fait bien, ça cascade en arpèges fluides et bondissants entre les notes ou coassantes ou ululantes de Prince à la guitare et le martèlement d'airain de Sheila, Levi et Boni aussi assurent – Atlanta connaît bien ce qu'ils ont ce soir, cette sensation vibratoire de l'instant, y a des soirs comme ça où on passerait sa vie à les écouter ces deux-là, allez on leur laisse encore deux passages.

Tacata tacata – KERRRRRRRRANG ! (la guitare du nain).

Voilà. Atlanta regarde Eric. Il lui fait un signe de tête. Eric est très concentré, très dedans. Ils attaquent. Ils décollent vraiment, mais pas tout de suite, les huit premières mesures juste acceptables, l'unisson moyen, on est dans le minimum syndical, là, mais quand il a fallu dégainer le pont avec des traits en triples croches truffés de breaks et de syncopes planqués dans tous les coins, là ça les a remués, le public a gloussé, y a même eu un frisson dans l'échine de Prince – ça devient de plus en plus rare de le surprendre avec ce genre de trucs – et Eric a fini seul et il a pris le premier solo, en vrille, comme un hélico tombé du ciel en piqué.
Improviser sur un thème écrit par Prince, c'est risqué, faut pas avoir peur, seul Prince peut se permettre d'être à la hauteur de ce qu'il a composé, enfin il ose, Eric, il se lance, sur la pointe des pieds, avec des blancs, des notes, des blancs, des notes, il joue d'abord pas mal avec les silences, puis resserre tout ça, tout comprimé comme de la pâte à modeler qu'on écrase, il attaque carrément en doublant le tempo, ça pulse, ça swingue, c'est vraiment bien, ça déménage dans la tête et dans les baffles, il le sent, le sait, construit son solo admirablement, ce solo on pourrait l'inscrire dans l'espace, il voit déjà la suite.

Mais on vole difficilement la vedette à Prince.

Au morceau vivant – car "I could never take…" a pris la place de "U got the look" dans la foulée –, le tempo toujours doublé mais décalé, Eric commence à se balader dans les harmonies, triturant des accords voisins, parallèles, latéraux, les élargissant, les distordant, avec une aisance ! Eric montre bien à tout le monde quelle pointure il est, c'est de plus en plus complexe et réfléchi, Sheila a un peu de mal à suivre mais elle lui reprend assez vite le train, Levi suit très bien, il en profite pour gratouiller un peu ses cordes les plus graves pour faire gronder tout ça, maintenant Sheila aussi les suit, ses relances sont parfaites, ses coups de cymbale magnifiques, toujours miraculeusement up tempo.

Et puis subitement tout fout le camp, éclate, s'éparpille. Le Maître s'interpose. Un rictus mauvais aux lèvres, Prince vient récupérer le micro central pour s'exhiber, lui et sa belle Telecaster orange directement branchée sur les étoiles. Il lance un solo extra-terrestre, placé à mi-chemin entre Jeff Beck et Jimmy Page - on peut éventuellement y ajouter Hendrix, mais pour la forme. Un de ses trucs dont on ne se remet pas. De ses doigts il décoche une espèce de matière poisseuse et électrique en fusion, un vrai jet ininterrompu, de la véritable foudre noire, réellement DANGEREUSE, c'est-à-dire qu'il se BARRE complètement, au sens où un sujet se raye d'un trait pour enfin se faire entendre comme il l'entend, comme il s'entend, comme il se rêve avec une guitare dans les mains.

Prince laisse tomber les harmonies, le tempo, la structure, tout. Sa guitare se met à pousser des cris de fauve en rut. Elle geint, pleure, aboie, hulule, zigzague, hurle, tous les poncifs enfin de l'éjaculation sonique. Il entend à peine les propres cris de sa guitare, mais répond à ces cris par des cris plus saturés encore. Sheila est la seule à lui sauter dans la roue. Les autres ne savent plus que faire hormis suivre la cadence tant bien que mal et assurer le minimum – être libres d'un seul coup les affole. Finalement, obéissant à un geste de la main droite du nabot, ils s'arrêtent. Seul Sheila imprime vaguement un léger tempo de cymbale pour la forme. Prince n'a pas l'air de se rendre compte qu'il joue quasiment seul. L'instant est d'une félicité absolue. Prince tire de sa guitare des notes venues d'on ne sait où, mais lui les relie pour en faire quelque chose, quelque chose de beau, de sacré et de sauvage. Sa guitare, il la fait jouir et pleurer à la fois, c'est comme s'il retrouvait Jimi là-haut, au paradis des âmes brûlées, tous le regardent : son visage est révulsé, traversé par une sorte de rage et de jouissance mêlées. Il continue. Sa tête va exploser. Son cœur. Ses poumons brûlent. Il n'est plus rien. Il n'est que guitare, il n'a plus de souffle, plus de consistance humaine. Il est possédé, habité par sa musique. Puis il cesse tout, dans un long rugissement de feedback. Il s'arrête. Silence total.

Atlanta l'observe un court instant. Il a l'impression que si rien ne se passe il va rester comme ça suspendu à la seule volonté de son patron. Et, en effet, rien ne se passe. Prince enchaîne tout seul, d'autorité, sur "The cross". Sa guitare troue l'air de ses zébrures bigarrées. Encore une fois, il commence seul. Tout seul.
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